LE COEUR

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Le coeur (hridaya) dans la tradition shivaite du cachemire et d’autres traditions gnostiques de l’Inde n’est pas associé aux sentiments mais à la connaissance.

Il n’est pas le siège de l’émotion mais celui de l’intellect, celui de la pure intuition intellectuelle (buddhi), relié à l’âme et au cosmos. Il est la conscience de l’Ame relié au grand Tout. Il est au-delà du temps et de l’espace, transcende la mort et rejoint l’infini. J’écris ceci par expérience. Voici un extrait de mon livre Fait de lune et de soleil (manuscrit à la recherche d’un éditeur):

« (….) Je passe mes journées dans la nature, ou au bord de la rivière Bhagairathi à rêver en regardant les tumultes de l’eau mais mon esprit est tout tendu vers un seul but. Le choc de ces derniers jours a ouvert une porte jusqu’à présent fermée. Le calme m’a pénétrée comme si je marchais sur un fil tendu entre les deux rives, où chaque pas menace de me faire perdre l’équilibre. Je suis entre la vie et la mort, je ne peux plus reculer et dois rejoindre l’autre bout sinon c’est la chute dans l’abîme. J’ai attendu ce moment toute ma vie ou peut-être toutes mes vies. Je pressens que quelque chose va arriver. Trois fois par jour, entre mes séances de méditation, je m’installe au restaurant en bas de mon hôtel et déguste une nourriture simple mais exquise comme un condamné qui apprécierait son dernier repas.

bhatwari
Bhatwari, Uttarkhand, le long du Ganges

 

Le sacré coeur 

Alors Ashvalâyana s’approcha du Seigneur et lui dit :

« Enseigne-moi, ô Seigneur, la science suprême du Brahman, celle des hommes de bien qui est cachée,
grâce à laquelle les sages, vite délivrés de tous les maux, intègrent le Purusha, le Suprême d’entre les Suprêmes.

Le Père de toutes choses lui répondit :
Connais ceci au moyen de la foi, la dévotion et la méditation :
ce n’est ni par l’action, ni par la descendance, ni par la richesse
que l’on accède à l’immortalité, mais uniquement par le renoncement.

Au-delà du ciel, dans la caverne du coeur,
brille Cela où entrent les ascètes.
Ceux qui ont saisi le sens du Vedânta,
dont l’être a été purifié par la pratique du renoncement, à la fin des temps, dans le monde de Brahmâ,

détachés de tout, ils vont au-delà de l’immortalité.

Kaivalya Upanishad (Upanishad de Shiva)

                                                                                                       Bhatwari, le 26 Mars 2005 à 17h00

C’est l’heure de ma méditation. Dans ma chambre, j’ai posé sur un meuble une image de Marie avec Jésus à ses côtés et tous deux désignent de la main leurs cœurs respectifs, rouges et rayonnants de lumière. J’allume une bougie et rentre en moi-même.

 

jesus et marie

Cette image attire mon esprit et j’observe avec une attention redoublée les battements de mon coeur. Je me concentre sur ma respiration et sur l’air qui pénètre doucement dans mes narines puis vient nourrir mon corps. L’instant présent est lié au souffle et à ces battements. Si cela s’arrête alors je ne vis plus…et je suis si absorbée par ce rythme régulier que soudain, la notion de temps disparaît, il se crée autour de moi un espace nouveau, non plus horizontal mais vertical. Ma conscience est projetée « en haut » dans un « lieu » fait d’une lumière presque aveuglante ; L’ego resté en bas, je me trouve au côté d’un être de pure lumiere, c’est Jesus et je réalise : « Je SUIS mon âme, divine, qui n’est plus séparée du Créateur puisqu’ ELLE EST LUI. Créature et Créateur ne font plus qu’un et je comprends que, de ce fait la mort n’existe pas, elle n’est qu’une illusion. Seul le corps meurt comme un vêtement qu’on délaisse. Chacun a le Divin en soi et contient l’éternité.»

jesus 2

  Je reste en profonde méditation je ne sais combien de temps, peut-être dix minutes, peut-être deux heures et lorsque j’ouvre les yeux, tout me parait brillant de vie et englobé de lumière. Deux jours plus tard, sortant pour la première fois de ma chambre depuis ma renaissance, je me promène tranquillement le long de la route et observant rêveusement les grandes fleurs pourpres des rhododendrons himalayens, je les surprend respirer. Jamais je n’ai senti la nature si proche et vivante, elle devient une prolongation de moi-même. Passant devant le photographe, je lui demande de faire un autoportrait. La photo tirée, je suis surprise : cet étrange éclat dans le regard !…

Cependant, avec le temps et le retour fatale de sa dualité, ce petit goût de paradis s’étiole. Il subsiste malgré tout la connaissance de l’expérience et cette paix intérieure qui resurgit aussitôt dès que je médite. C’est comme si je revenais de l’espace et avait vu que la terre était finalement ronde alors que tout le monde la croyait plate. Mais une fois qu’on a entraperçu que la vie, ses joies et ses peines, ne sont que passagers et illusoires puisqu’ils appartiennent à l’impermanence, on désire se retirer dans le Soi et goûter de nouveau à ce nectar d’immortalité.

                                                                                                                         Gangotri, Avril-Juillet 2005

La route pour Gangotri est désormais ouverte car la neige qui l’encombre disparait avec les premières chaleurs. Il y a quelques jours, j’ai consulté le ciel étoilé pour savoir où aller. Remonter ou descendre la route vers la vallée? Une étoile filante m’a indiqué la direction des montagnes alors je me suis mise en route. Finalement ce n’est pas plus mal, j’ai besoin de temps et de calme pour me remettre doucement de l’intensité de ces derniers jours.

En arrivant à Gangotri, je ré-intègre l’ashram mais reste à l’écart du Swami qui me semble de plus en plus perturbé. Le masque est définitivement tombé et il rôde tel un loup cherchant à se mettre quelque chose sous la dent (…) »

himalaya sadhu samadhi